Carte blanche: Pour un Marché Libre revigoré
Publié par La rédaction le 10 janvier 2008
Carl-Alexandre Robyn, observateur attentif des marchés non réglementés - et aussi acteur dans le domaine du financement des entreprises -, nous adresse les quelques réflexions qui suivent, destinées à “revigorer” le Marché Libre bruxellois. Il nous paraît intéressant de vous les livrer et de les soumettre à vos commentaires.
C’est inévitable, pour rendre le ML plus efficient les « propriétaires », les principaux bénéficiaires de cette Bourse qui leur est dédiée, doivent consentir à de menues concessions. Cela afin de remédier à la contradiction flagrante de ce marché spécialisé : comment mettre en confiance le petit investisseur quand l’entrepreneur n’a aucune obligation de transparence et d’information (ni sur le fond ni sur la forme) ?
L’initiative et les efforts doivent émaner de ceux qui jouissent de la position la plus confortable dans un marché où l’information est parfaitement asymétrique.
Sur le ML, tel qu’il fonctionne actuellement, les efforts de communication financière ne servent qu’à masquer le déséquilibre patent du rapport de forces entre les « patrons » et les investisseurs.
Il est cependant possible d’initier un cercle vertueux, bénéfique pour tous les acteurs concernés.
Comment ?
Tout d’abord en gardant l’acquis, salutaire, d’une réglementation limitée à la portion congrue, c’est-à-dire légère et peu contraignante et des conditions de cotation souples pour attirer les demandeurs de capitaux (susciter l’offre).
Mais pour prix de cette liberté motivante, les patrons doivent paradoxalement se montrer plus agressifs, plus ambitieux dans leurs projets d’expansion et en même temps lâcher du lest en acceptant un flottant plus substantiel (de minimum 35 %).
Il leur faut songer à :
- multiplier le nombre de titres représentatifs du capital,
- diviser la valeur nominale des actions (il n’est de toute façon plus nécessaire d’imprimer les titres !),
- lever plus de fonds dès le départ (en tous cas pour les PME qui reviennent quémander des capitaux sur le ML après une première levée réussie), ce qui revient à mieux prévoir les besoins de capitaux frais de la PME candidate,
- diminuer la valeur « premoney » (pre IPO) de l’entreprise à introduire en Bourse.
Dans cet ordre d’idées, les autorités de marché devraient parallèlement songer à établir un index des meilleures pratiques en matière de valorisation des TPE/PME , car le marché manque d’une véritable expérience dans l’estimation de valeur de petites ou de jeunes entreprises.
Il est éminemment épineux de déterminer le prix correct de celles-ci dès lors que leur historique est très court, leur parcours chaotique, leur communication lacunaire, les références dans un marché comparable inexistantes…
Les business angels confirmés et les sociétés de capital-risque sont les mieux armés pour remplir cette mission en attendant l’apparition de bureaux d’analyse financière spécialisés en entreprises de petite taille.
Ce qui revient, en gros, à abandonner une plus grande portion du capital de leur société et à perdre un peu plus de contrôle sur celle-ci. En somme, il est demandé aux patrons de prendre un peu plus de risques. Ceci afin de rétablir l’équilibre puisque, jusqu’à présent, sur le ML, tous les risques sont pris par les petits actionnaires : informations insuffisantes, émanant principalement d’une source objectivement suspecte, liquidité déficiente, avec en prime des prix de lancement trop souvent surfaits.
Ensuite, il faut approfondir le système de « market makers » (teneurs de marchés) qui assure tout au long de la séance journalière une contrepartie à l’acheteur ou au vendeur de titres (liquidité).
Du reste, la direction d’Euronext Bruxelles préconise, pour améliorer la liquidité du marché secondaire d’augmenter le nombre de professionnels intervenant dans le marché mais elle doit alors veiller (avec l’appui d’un système souple d’amendes) à ce que ceux-ci jouent réellement le jeu de fournisseurs de liquidité. Actuellement, les quelques investisseurs professionnels ont leur part de responsabilités dans l’assèchement du ML puisque les fonds d’investissement (bénéficiaires du volet de placement prioritaire) achètent certaines valeurs et s’assoient dessus 2 à 3 ans dans l’attente d’une plus-value…
Leur intervention sur le ML réduit la liquidité d’environ 25% (mais assurent une certaine stabilité au capital flottant de la PME).
Et puis il faut développer les procédures d’offres publiques initiales à prix minimum (plutôt que l’offre à prix ferme) laissant davantage de latitude aux investisseurs pour apprécier la valeur des titres proposés.
Sans oublier de consentir à plus de dépenses marketing pour relancer l’intérêt du public… Une partie du budget marketing pourrait être alimenté par un système d’amendes à payer par les PME quand elles ne dépensent pas (par exemple, dans les six à huit mois) les fonds récoltés auprès du public et/ou que ceux-ci atterrissent directement dans les poches des gestionnaires. Il arrive encore trop souvent que les projets industriels ou d’expansion, pour une raison X ou Y soient postposés et les patrons avancent une armée de justifications pour défendre leur changement d’avis…
En résumé, les autorités de marché devraient clairement avertir les PME qu’elles s’exposeraient à des mesures de cœrcition si elles ne respectaient pas la destination de l’argent levé auprès des investisseurs.
Ici encore il s’agit d’un moyen de pression sensé rétablir l’équilibre des forces et donc la confiance des petits porteurs puisqu’ils seront confortés dans l’idée que leur argent sera bien investi dans les projets industriels ou d’expansion annoncés dans les prospectus d’émission.
On doit également tabler sur un changement de stratégie des sociétés de communication financière, aux messages beaucoup trop uniformes et conformistes. Celles-ci doivent impérativement faire comprendre à leurs PME clientes que transparence et informations doivent faire passer l’intérêt des investisseurs avant celui des entrepreneurs. ZNJ, VSL ont démontré que ce n’était pas encore le cas…
Des informations moins consensuelles, plus variées et multipliées à l’instar de ce que font déjà leurs consoeurs Anglo-saxonnes vis-à-vis des TPE cotées devraient mieux contenter les investisseurs belges. Ailleurs, les PME cotées communiquent presque aussi souvent leurs mauvaises nouvelles que les bonnes et communiquent même sur des sujets à priori de moindre importance partant du constat que les volumes boursiers sont fonction du volume d’informations disponibles. Cela peut paraître paradoxal, voire inutile de communiquer sur tout et sur rien, mais en fait, les précurseurs en matière de communication financière démontrent que cela s’avère payant pour tous les acteurs du marché.
Les intermédiaires dont le rôle est de détecter les candidates à une IPO, de leur donner le sentiment de valoir cher, d’éclaircir leur stratégie et d’embellir leurs perspectives devraient encourager leurs poulains à se montrer plus ambitieux dans leurs quêtes de capitaux. Les PME candidates seront ainsi plus attractives et gagneront en notoriété. Et puisque la plupart de leurs projets d’expansion concernent l’international, celles-ci doivent se montrer cohérentes et assumer pleinement leur vocation transnationale. Comme souvent, l’objectif final est d’acquérir une dimension internationale, il est logique de pouvoir bénéficier également d’un financement hors frontières. Dès lors pourquoi pas dès le début ?
Ne devrait-on pas faire fi de la fierté nationale de vouloir disposer de sa propre bourse des TPE/PME ? Ne serait-il pas mieux de pouvoir disposer d’une Bourse dédiée mais qui soit véritablement paneuropéenne ? Plutôt qu’une multitude de petits marchés nationaux (un ML à Paris, un autre à BXL, encore un autre à Amsterdam…) qui engendrent et sont victimes d’une concurrence destructive. Question de taille critique et de rentabilité…
Une Bourse vouée aux TPE mais à vocation paneuropéenne permettrait un ample et pérenne accès au capital, une véritable liquidité et une sensible amélioration de la valorisation des petites entreprises.
Carl-Alexandre ROBYN.
Publié dans Opinions | 3 commentaires »